"Tout ce que le Ndjobi n’est pas"
La scène se passe à Otala, dans un village intimement lié à la naissance et à l’histoire du Ndjobi au Gabon. Devant une foule en liesse, le président Brice Clotaire Oligui Nguema appelle au centre du rassemblement le responsable de l’entreprise Le Roi des Chantiers. Puis il lui donne une instruction : construire dix maisons dans le village.
Pourquoi ?
Le président l’explique lui-même : lorsque les membres du gouvernement viendront se faire initier au Ndjobi, ils auront ainsi où loger.
La scène pourrait faire sourire si elle ne soulevait pas une question autrement plus sérieuse.
Que le chef de l’État soit attaché au Ndjobi relève de sa liberté personnelle. Que tel ou tel Gabonais souhaite librement suivre le même chemin relève également de son choix.
Mais lorsque l’initiation des membres du gouvernement est évoquée publiquement par le président de la République, au point d’instruire la construction de logements destinés à les accueillir, il devient nécessaire de rappeler une frontière simple.
Celle qui sépare le rite de la République.
Et de rappeler surtout tout ce que le Ndjobi n’est pas.
Le Ndjobi n’est pas un policier
Il n’arrête pas les voleurs.
Il ne perquisitionne pas chez les auteurs présumés de détournements, ne recherche pas l’argent disparu du Trésor et ne passe pas les menottes aux prévaricateurs.
Nous avons une police et une gendarmerie pour cela.
Si elles manquent de moyens, donnons-les-leur.
Mais ne demandons pas au Ndjobi de faire leur travail.
Le Ndjobi n’est pas un magistrat
Il ne prononce pas de peine de prison.
Il ne condamne ni les criminels, ni ceux qui détournent l’argent public, ni ceux qui abusent de leurs fonctions.
Le Gabon possède des procureurs, des juges, des tribunaux et des cours.
Lorsqu’un responsable public est soupçonné d’avoir commis une infraction, le fonctionnement normal d’un État consiste à enquêter, réunir les preuves, entendre les parties et appliquer la loi.
Pas à l’envoyer en initiation.
Le Ndjobi n’est pas une institution anticorruption
Il ne vérifie pas les déclarations de patrimoine.
Il n’a pas pour mission de rechercher comment certains responsables ont accumulé, en quelques années, un patrimoine sans rapport apparent avec leurs revenus.
Il ne contrôle pas davantage les circuits financiers suspects, les marchés publics ou les enrichissements inexpliqués.
L’État dispose d’institutions pour cela, à l’exemple de la Commission nationale de lutte contre l’enrichissement illicite.
Qu’elles travaillent.
Le Ndjobi n’est pas la Cour des comptes
Il ne vérifie pas pourquoi un chantier payé reste inachevé, pourquoi une route se dégrade après quelques saisons des pluies ou comment des milliards ont été engagés sans résultats visibles.
Pour cela aussi, les institutions existent.
Il suffit de contrôler les comptes et, lorsque des irrégularités sont établies, d’en tirer les conséquences.
Le Ndjobi n’est pas le coordonnateur du gouvernement
Il n’a pas vocation à réveiller les ministres.
Les membres du gouvernement ont des missions, des objectifs et des responsabilités.
Ils doivent produire des résultats.
Lorsqu’ils n’en produisent pas, la République connaît depuis longtemps la solution.
On les remplace.
Pas besoin de Ndjobi.
Et les femmes du gouvernement ?
Une contradiction très concrète se pose pourtant.
Le Ndjobi est un rite exclusivement masculin.
Les adeptes le savent.
Les non-initiés aussi.
Alors, que fait-on des femmes membres du gouvernement ?
Soit elles sont dispensées de l’initiation.
Dans ce cas, pourquoi imposer aux hommes ce dont les femmes seraient exclues par la nature même du rite ?
Soit il faudrait aller au bout de cette logique et imaginer un gouvernement exclusivement masculin.
On mesure immédiatement l’impasse.
La République ne peut pas organiser le fonctionnement de son gouvernement autour d’un rite auquel une partie de ses membres ne peut même pas accéder.
Ce seul constat devrait remettre les choses à leur place.
La liberté spirituelle est une liberté individuelle.
Elle ne saurait devenir une condition d’exercice d’une responsabilité publique.
Un serment après le serment ?
Si l’objectif est de s’assurer de la fidélité des membres du gouvernement envers le président, la question devient encore plus sérieuse.
Car les ministres prêtent déjà serment.
L’article 72 de la Constitution prévoit qu’avant leur entrée en fonction, les membres du gouvernement prêtent serment devant le président de la République, en présence de la Cour constitutionnelle.
Cette prestation de serment n’existait même pas sous Omar Bongo.
Que faudrait-il donc ajouter aujourd’hui ?
Un serment après le serment ?
Une fidélité après la fidélité ?
Et, après l’engagement constitutionnel, une obligation initiatique ?
À ce rythme, on finit même par se demander à quoi nous avons échappé dans le passé.
Lorsque Mme Rose Francine Rogombé, une Galoa de Lambaréné, assura l’intérim de la présidence de la République en 2009, elle aurait pu, en poussant cette logique jusqu’à l’absurde, décider que les membres du gouvernement devaient aller au Ndjembè, rite initiatique féminin pratiqué notamment chez les Myènè et auquel les hommes n’ont pas accès.
Nous aurions alors probablement dû connaître un gouvernement exclusivement féminin.
L’image prête à sourire.
Mais elle montre surtout où conduit ce type de raisonnement.
La République ne peut pas changer de rite au gré de l’identité culturelle, des croyances ou des appartenances initiatiques de celui ou celle qui exerce momentanément le pouvoir.
Les ministres ne sont pas les initiés d’un chef. Ils servent l’État.
Leur premier engagement est celui qu’ils prennent devant la République.
Le Ndjobi et le pouvoir politique : une vieille histoire
Ce débat n’est pas nouveau.
Le Ndjobi possède une histoire suffisamment documentée pour que personne n’ait besoin de la réinventer. Le Congolais Raoul Goyendzi lui a consacré en 2001, à l’Université Lyon 2, une thèse sur la société initiatique Ndjobi, sa dynamique et ses implications sociopolitiques. Guy Donald Adjoï-Obengui a travaillé, à l’Université de Lorraine, sur les rapports entre religion locale et pouvoir politique au Gabon, précisément à partir du cas du Ndjobi chez les Mbede, autre appellation des Ambaama. Joseph Tonda, sociologue et anthropologue gabonais, s’était déjà intéressé dès 1988 aux relations entre pouvoir local et Ndjobi. La littérature existe donc. Elle permet de regarder cette question autrement qu’à travers les fantasmes ou les récits de circonstance. Elle montre aussi que le rapprochement entre le Ndjobi et le pouvoir politique ne date pas d’aujourd’hui.
Omar Bongo fut le premier à introduire véritablement le rite dans la sphère politique et à l’associer à des logiques d’autorité, d’allégeance et de fidélité.
L’expérience devrait donc nous rendre prudents. Car nous savons ce qu’a été son règne.
Nous connaissons les problèmes de corruption, de clientélisme, de mauvaise gouvernance et de détournements qui ont marqué plusieurs décennies de vie publique gabonaise et dont une partie des conséquences pèse encore sur le pays.
Le Ndjobi d’Omar Bongo et son grand-frère Fidèle Andjoua n’a pas empêché cela. Il n’a pas transformé automatiquement les gouvernants en modèles de vertu.
Il n’a pas davantage empêché les dérives du pouvoir.
Sous Ali Bongo, cette proximité entre le rite et les cercles du pouvoir n’a d’ailleurs pas disparu.
Le 5 mai 2021, Gabon Review publiait un article intitulé « Gabon : Cyriaque Andjoua, nouveau grand maître du rite Ndjobi ». Le journal indiquait qu’après la disparition de Fidèle Andjoua, son fils Cyriaque Andjoua avait hérité de la direction du rite. Le même article précisait qu’il était alors conseiller à la présidence de la République et superviseur de la sécurité rapprochée du chef de l’État. Ce ne sont donc ni des rumeurs ni une vue de l’esprit.
La proximité entre le Ndjobi et le pouvoir politique est documentée.
Et malgré tout cela, Ali Bongo est tombé le 30 août 2023.
Ce simple fait devrait nous ramener à une certaine mesure.
N’accordons pas au Ndjobi une puissance politique ou une capacité de protection qui ne sont pas les siennes.
Ce n’est d’ailleurs pas pour cela qu’il a été créé.
Le Ndjobi a traversé les régimes.
Il survivra probablement à d’autres.
C’est une raison supplémentaire pour ne pas l’enfermer dans le destin d’un pouvoir temporel.
Si le Ndjobi réglait vraiment les antivaleurs…
Supposons que l’initiation au Ndjobi permette réellement de faire disparaître le mensonge, la corruption, la cupidité, la paresse, l’abus de pouvoir ou la trahison.
Le Haut-Ogooué devrait alors être, depuis longtemps, une province presque parfaite. Une province où les antivaleurs seraient devenues exceptionnelles, où la corruption aurait pratiquement disparu, où l’abus de pouvoir serait rarissime et où chacun accomplirait consciencieusement son devoir.
Puisque le Ndjobi y est profondément implanté et qu’une part importante des hommes appartenant aux communautés qui le pratiquent y sont initiés, cette province aurait dû devenir la démonstration grandeur nature des vertus que certains semblent aujourd’hui vouloir attribuer au rite.
Est-ce vraiment ce que nous observons ?
Regardons même le gouvernement actuel. Plusieurs de ses membres sont originaires du Haut-Ogooué. Parmi eux, certains sont peut-être déjà initiés au Ndjobi. Faudrait-il pour autant les considérer comme irréprochables ?
Évidemment non.
Être initié ne transforme personne en saint, en magistrat incorruptible ou en gestionnaire infaillible.
Un initié reste un homme.
Avec ses qualités, ses faiblesses et ses contradictions.
C’est justement parce que les hommes sont ainsi que les États se sont dotés de lois, de contrôles et d’institutions.
Dix maisons, mais pour quoi faire ?
Revenons à Otala.
Construire dix maisons dans un village gabonais est une bonne nouvelle.
Nous venons d’ailleurs d’en voir l’illustration dans le département de la Lékabi-Léwolo. À Eyouga et Ondili, quarante-deux villas ont récemment été remises aux populations. Là, au moins, la destination est claire : ce sont les habitants qui bénéficient directement des logements construits.
Ce qui interpelle donc à Otala, ce n’est pas que dix maisons puissent sortir de terre. C’est la raison avancée pour les construire. Des logements pour accueillir des ministres venus se faire initier au Ndjobi.
Si dix maisons doivent être construites à Otala, très bien.
Construisons-les pour Otala. Pour ses habitants. Pour les familles qui en ont besoin. Faisons-en un patrimoine durable du village.
Les ministres, eux, trouveront bien où dormir.
Arrêtons de prendre les Gabonais pour des enfants
Les Gabonais ont de vrais problèmes. Ils cherchent de l’eau, attendent l’électricité, cherchent du travail, affrontent la cherté de la vie et veulent simplement des services publics qui fonctionnent.
Si le Ndjobi pouvait apporter l’eau et l’électricité, beaucoup seraient probablement prêts à prendre immédiatement la route d’Otala.
S’il pouvait régler le chômage, réparer les routes, construire les logements, remplir les pharmacies des hôpitaux et faire baisser les prix, alors organisons une initiation nationale.
Mais personne ne peut sérieusement soutenir cela.
Alors arrêtons de distraire les Gabonais.
Et surtout, arrêtons de les prendre pour des enfants.
La mauvaise gouvernance ne se soigne pas par initiation.
La corruption ne disparaît pas par magie.
La paresse administrative ne s’évanouit pas dans un Fouoyi — lieu sacré de l’initiation.
Les routes ne se bitument pas avec des serments initiatiques.
L’eau ne coule pas dans les robinets parce qu’un ministre a été initié. L’électricité ne revient pas dans les quartiers parce qu’un membre du gouvernement a prêté un serment supplémentaire.
La bonne gouvernance repose sur des institutions qui fonctionnent, des règles respectées, des contrôles, des sanctions, de la compétence et une volonté politique.
C’est moins mystérieux.
Mais c’est cela, gouverner.
Le rite a sa place. La République aussi.
Que le président soit initié au Ndjobi relève de sa liberté. Que n’importe quel citoyen choisisse librement de l’être relève de la sienne. Mais le Ndjobi est suffisamment ancien, suffisamment enraciné et suffisamment respectable pour ne pas être transformé en outil de gestion gouvernementale.
Laissons-le à sa vocation.
Et demandons aux institutions de la République d’assumer la leur.
Car les Gabonais ont suffisamment de problèmes réels pour qu’on ne leur en invente pas de mystiques.
Michel ONGOUNDOU LOUNDAH






