Tapis rouge et poudre aux yeux : l’illusion du prestige postcolonial

22 juillet 20260
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Au retour de France, Brice Clotaire Oligui Nguema aura très probablement droit à l’accueil euphorique que ses soutiens réservent désormais à chacune de ses sorties internationales. Les médias publics, relayés par leurs supplétifs sur les réseaux sociaux, auront eu tout le temps de préparer cette mise en scène, à l’image de ce qui s’était déjà produit après son déplacement aux États-Unis l’an dernier. On célébrera le succès de la visite avant même d’en examiner les résultats concrets. Le président sera présenté en « héros de Paris », les honneurs protocolaires étant érigés en victoire diplomatique.

Pourtant, derrière cette euphorie soigneusement orchestrée, un aspect essentiel de ce voyage est passé presque totalement inaperçu : sa troublante ressemblance avec la visite d’État effectuée par Omar Bongo à Paris en octobre 1984.

Quarante-deux ans séparent ces deux séquences. Les présidents ont changé, le contexte international aussi, mais la mécanique demeure étonnamment familière : une ressource stratégique gabonaise, une ambition industrielle affichée, des réticences françaises face au transfert de technologie... et, pour envelopper le tout, le prestige d’une visite d’Etat qui ne coûte rien à la France.

De l’uranium sans centrale...

En octobre 1984, Omar Bongo est reçu à Paris avec un faste exceptionnel par François Mitterrand. Le Gabon est alors l’un des principaux producteurs mondiaux d’uranium grâce au gisement de Mounana, exploité par la COMUF. Le président gabonais nourrit une ambition : que cette richesse permette au pays de franchir une étape décisive en accédant à l’énergie nucléaire civile. Paris oppose un refus poli mais ferme. Les arguments avancés sont solides : réseau électrique insuffisant, coûts considérables, exigences de sûreté très élevées et marché intérieur trop étroit. Le projet est abandonné.

L’histoire réserve pourtant une ironie singulière. Dans son ouvrage Une guerre, publié en juin 1997 aux Éditions Les Arènes, la journaliste d’investigation Dominique Lorentz consacre plusieurs pages aux ramifications internationales des dossiers nucléaires impliquant la France, l’Iran et le Gabon. Elle avance notamment la thèse selon laquelle un centre de recherche médicale implanté au Gabon aurait, de façon marginale, été utilisé dans le cadre d’activités liées aux enjeux de l’enrichissement de l’uranium.

Si cette enquête dit vrai, elle met au jour une réalité pour le moins déroutante. Le Gabon aurait fourni l’uranium, accueilli certaines activités périphériques liées au nucléaire, sans jamais avoir eu accès aux technologies civiles qu’il sollicitait.

En somme, le territoire gabonais a participé à la géopolitique de l’atome sans bénéficier du transfert de savoir-faire correspondant. Derrière les ors de la République se dessinait déjà une ligne rouge que Paris n’était pas disposé à franchir : partager une technologie stratégique avec un partenaire appelé à demeurer avant tout un fournisseur de matières premières.

...au manganèse sans industrie

Quarante-deux ans plus tard, l’histoire semble se répéter autour du manganèse de Moanda. Le pouvoir gabonais avait annoncé à cor et à cri l’interdiction des exportations de minerai brut à partir de 2029 afin d’imposer sa transformation locale et de faire du manganèse le symbole d’une souveraineté économique assumée.
Le protocole d’accord signé à Paris entre l’État gabonais et Eramet raconte pourtant une tout autre histoire.

Les investissements industriels sont désormais renvoyés à l’horizon 2031 et restent soumis à une série de conditions draconiennes : disponibilité d’une énergie abondante et bon marché, infrastructures adaptées, rentabilité économique, convention d’investissement spécifique et… décision finale d’investissement de l’entreprise française.

Or chacun sait que le Gabon ne rattrapera pas en l’espace de trois ou quatre ans, plusieurs décennies de retard énergétique, industriel et logistique. Produire suffisamment d’électricité, construire les infrastructures nécessaires, former les compétences techniques et mobiliser les financements exigera du temps et des moyens considérables.

Entre Omar Bongo en 1984 et Oligui Nguema en 2026, la différence ne réside en réalité que dans la forme. Hier, la réponse française était un refus assumé.

Aujourd’hui, elle prend la forme d’un report qui équivaut, dans le fond, à une fin de non-recevoir. Ce parallèle éclaire d’un jour nouveau le protocole signé à Paris. Les ressources changent. Les dirigeants changent. Les éléments de langage évoluent. Mais la structure de la relation, elle, demeure d’une stabilité sclérosante.

La diplomatie de la fête et des futilités
« Les Africains aiment la fête et le shopping. A Paris les délégations officielles trouvent toujours leur compte. » La formule, volontairement provocatrice d’un analyste politique béninois, visait moins les peuples africains que certains dirigeants et leurs courtisans, pour lesquels le prestige du cérémonial compte souvent davantage que les résultats obtenus.

On l’observe encore aujourd’hui : la France refuse de partager ses technologies et son savoir-faire, mais offre ostensiblement une autre forme de reconnaissance au « partenaire » gabonais. Le chef de l’État et sa délégation sont honorés, célébrés, mis en scène. Ainsi, le désaccord s’efface derrière le faste, les mondanités et les images « historiques ».

C’est toute la force des artifices protocolaires : ils agissent moins sur les faits que sur leur mémoire.

Aujourd’hui, quand on parle de la visite d’État d’Omar Bongo en 1984, l’on évoque d’abord les honneurs de la République et les cérémonies officielles. Bien peu se souviennent qu’elle intervenait après l’échec du projet gabonais de centrale nucléaire civile.

Le faste a survécu. Mais le désaccord, lui, a complètement disparu.

Comparaison n’est pas raison, certes, mais il est tout de même permis de penser que la visite de 2026 suivra le même chemin. Dans quelques années, beaucoup se rappelleront du dîner à l’Élysée, des honneurs militaires, des frivolités avec la diaspora et des images de la visite d’État. Mais combien se souviendront que le protocole signé avec Eramet ne garantissait ni la transformation locale du manganèse, ni même la réalisation des investissements industriels annoncés ?

Au-delà du cérémonial, une réalité demeure. Depuis des décennies, les ressources stratégiques gabonaises circulent plus facilement que les technologies permettant de les transformer sur place. C’est cette asymétrie, bien plus que les discours grandiloquents, qui nourrit le sentiment d’une relation postcoloniale infantilisante.

Un proverbe africain le résume admirablement : « Le serpent ne dit pas à son petit : "Sois venimeux". Il mord devant lui, et le petit s’en inspire. » Les nations, comme les hommes, apprennent moins des discours que des exemples.

Depuis des décennies, ce qui est donné à voir à notre peuple n’est pas la conquête de la souveraineté, mais la célébration du prestige, des réceptions officielles et des séances de shopping dans les beaux magasins parisiens. Il ne faut donc pas s’étonner que beaucoup finissent par faire semblant de confondre les honneurs et les gesticulations protocolaires avec les victoires.

Michel Ongoundou LOUNDAH

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