Loi sur les partis politiques : L’étrange désaveu présidentiel
Parmi les passages les plus surprenants du discours sur l’état de la Nation figure sans doute celui consacré à la loi sur les partis politiques. Le chef de l’État y affirme, en effet, avoir découvert au Journal officiel une loi « contraire à ce que les Gabonais avaient retenu au Dialogue national ». Il dit ne pas comprendre pourquoi certaines dispositions auraient été modifiées et invite les parlementaires à revenir à ce qui avait été décidé.
L’aveu est tout simplement stupéfiant. N’eût été la solennité du cadre où cette déclaration a été faite, on aurait pu penser à un gag. Alors, de deux choses l’une. Soit le général Brice Clotaire Oligui Nguema, président de la République, chef de l’État et chef du gouvernement, a promulgué une loi dont il ignorait le contenu réel. Ce qui constituerait une défaillance institutionnelle d’une extrême gravité. Soit il connaissait parfaitement le texte et cherche aujourd’hui à prendre ses distances avec une réforme devenue politiquement embarrassante. Dans les deux cas, le constat est accablant : l’image du pays et de ses institutions en sort profondément entamée.
Quand le pyromane découvre l’incendie
Cette soudaine prise de distance ressemble surtout à une posture défensive. À deux semaines seulement de la date butoir fixée pour la mise en conformité des partis politiques, le président semble découvrir qu’il arrive au bout d’une impasse qu’il a lui-même créée. Car la réalité est têtue.
Selon toutes les indications disponibles, seuls trois ou quatre partis seraient aujourd’hui en mesure de satisfaire aux exigences imposées par la loi. Plus embarrassant encore, il s’agit essentiellement de formations proches du pouvoir ou alliées de l’UDB, le parti présidentiel. Sur près d’une centaine de partis officiellement recensés, à peine une poignée survivrait au filtre imposé par cette législation.
L’effet politique, on l’imagine, serait évidemment désastreux. Du coup, ce qui était présenté comme une opération de rationalisation apparaîtrait alors pour ce qu’elle est réellement : une tentative de réduction massive du pluralisme politique au profit du parti présidentiel. Le problème est que personne ne peut sérieusement prétendre découvrir aujourd’hui les conséquences d’un texte dont les effets étaient parfaitement prévisibles dès son adoption.
Il n’était pas nécessaire d’être constitutionnaliste pour comprendre qu’une telle loi conduirait mécaniquement à l’élimination de la majorité des formations politiques existantes. N’importe quel observateur doté d’un minimum de bon sens politique pouvait anticiper le résultat.
Ce que tout le monde voyait, le président de la République et son ministre en charge des Institutions ne pouvaient pas être les seuls à l’ignorer. Et aujourd’hui, leur obstination semble sur le point de les rattraper.
Les Ambaama ont un proverbe qui résume parfaitement ce genre de situation : « Si le tibia insiste pour aller de l’avant, il ne faut pas le contrarier ; le choc avec un obstacle le ramènera à la raison. »
Depuis des mois, les partis politiques, les juristes et de nombreux observateurs alertaient sur les impasses contenues dans cette loi. Le pouvoir n’a voulu ni écouter ni corriger sa trajectoire. Maintenant, l’obstacle est là. À quelques jours de l’échéance, la réalité expose les contradictions de cette réforme bancale au grand jour. À moins, bien entendu, que ce résultat ait précisément été recherché. Car derrière les discours sur la régulation du paysage politique se dessinait une ambition beaucoup moins avouable : phagocyter progressivement l’espace politique gabonais afin de dégager un boulevard pour l’UDB.
L’UDB, ce parti sans racines mais avec de grandes ambitions
L’ironie, dans cette affaire, semble particulièrement cruelle : voilà une formation politique créée et dirigée par des personnalités qui n’avaient jamais milité nulle part. Sans véritable idéologie identifiable, sans histoire militante, sans ancrage sociologique clair, l’UDB (Union démocratique des Bâtisseurs) est sans doute le parti le plus singulier de l’histoire politique du Gabon. Un objet hybride davantage construit autour d’un sigle et d’une abondante communication que d’une vision politique cohérente. Un emballage marketing abondamment financé – on ne sait trop comment – mais dont le contenu demeure difficile à distinguer.
Plus étonnant encore, ce parti né d’hier, construit sur le vide organisationnel et l’absence de tradition militante, est arrivé avec l’ambition de faire la leçon à tous ceux qui l’ont précédé. À l’entendre, il fallait réorganiser, discipliner, rationaliser, moraliser et, au besoin, faire disparaître les formations qui avaient pourtant écrit des décennies de vie politique nationale avant même sa naissance. Une prétention d’autant plus ahurissante qu’elle se retrouvait en décalage avec la tradition africaine qui enseigne, depuis toujours, le respect des anciens et de ceux qui ont ouvert le chemin.
L’UDB semble avoir oublié une autre vérité fondamentale : tout ce qui sort du néant retourne tôt ou tard au néant. A cet égard, l’histoire politique est remplie de mouvements qui se croyaient éternels parce qu’ils bénéficiaient de la faveur du moment, des ressources de l’État ou de l’enthousiasme des débuts. Beaucoup ont disparu aussi vite qu’ils étaient apparus.
Dans leur sagesse ancestrale, les Ambaama rappellent régulièrement aux impétueux que : « Celui qui se vante de la grandeur et de la beauté de sa maison devant son père, oublie souvent que c’est sous le petit toit de ce dernier qu’il a poussé son premier cri. » La leçon vaut aussi en politique. Un parti peut disposer de tous les moyens de l’État, bénéficier d’une visibilité médiatique permanente, frauder massivement les élections et connaître une ascension fulgurante. Il ne devrait pourtant jamais oublier que la vie politique gabonaise ne commence pas avec lui.
Avant l’UDB existaient des partis, des militants, des combats, des sacrifices, des victoires et des défaites qui ont façonné l’histoire politique nationale. Prétendre réduire au silence ou faire disparaître tous ceux qui ont précédé relève moins de la confiance que d’une forme d’amnésie politique.
Aux dernières nouvelles, le président-fondateur envisagerait de se séparer de son secrétaire général. Rien que ça ! Ainsi donc, la petite merveille politique censée absorber tous les autres partis commence elle-même à connaître les maladies de croissance qu’elle prétendait guérir chez les autres.
Le dialogue « inclusif » qui ne l’était pas
Quant au Dialogue national inclusif invoqué aujourd’hui comme référence démocratique suprême, et que le président convoque pour justifier son désaveu de la loi sur les partis politiques, il convient de rappeler que ce conclave n’avait d’inclusif que le nom. Le CTRI avait tout verrouillé : les participants, le calendrier, le bureau du Dialogue et même les thématiques. La question, par exemple, des tueries et exactions post-électorales de 2016 avait été soigneusement écartée des débats.
Il s’agissait donc moins d’un exercice de souveraineté populaire que d’une consultation sous contrôle destinée à servir de caution à tous les tripatouillages qui allaient suivre. Dès lors, invoquer aujourd’hui la volonté du peuple pour corriger une loi que l’on a soi-même portée, défendue et promulguée relève d’une forme d’hypocrisie politique qui n’abuse personne.
Au fond, cette séquence en dit beaucoup moins sur cette fameuse loi que sur la nature du régime lui-même.
Depuis le 30 août 2023, le pays assiste à une succession de bricolages institutionnels, de réformes improvisées et de contradictions assumées.
Une Constitution taillée sur mesure et qui, selon certaines indiscrétions, commencerait déjà à poser problème, un Code électoral réécrit à la va-vite, des lois contestables et liberticides, des institutions affaiblies et, désormais, un chef de l’État qui critique publiquement une loi qu’il a lui-même promulguée.
Rarement un pouvoir aura offert une illustration aussi saisissante de ses propres contradictions. Ce qui devait être présenté comme l’acte fondateur d’un nouvel ordre politique se transforme progressivement en catalogue d’ajustements, de corrections, de rafistolages et de désaveux successifs.
Au fond, cette affaire de loi sur les partis politiques dépasse largement le sort de quelques formations menacées de disparition administrative. Elle révèle une manière de gouverner où l’improvisation tient lieu de méthode, où les conséquences les plus prévisibles semblent toujours surprendre leurs auteurs et où la responsabilité se dissout au moment même où elle devrait s’exercer.
Un chef peut toujours corriger ses erreurs. Encore faut-il avoir le courage de les reconnaître comme les siennes. Car lorsque le président de la République en vient à découvrir dans le Journal officiel une loi qu’il a lui-même promulguée, ce n’est plus seulement cette loi qui pose problème : c’est l’ensemble de la chaîne de décision de l’État qui se retrouve sur le banc des accusés. Et c’est là, sans doute, le véritable enseignement de cette séquence.
Par Michel ONGOUNDOU LOUNDAH
Ancien sénateur de la Transition – Président du parti REAGIR






