Jeunesse gabonaise : partir ou se perdre ?
Je suis jeune. Gabonaise. Et je voudrais pouvoir écrire que j’ai confiance. Confiance en mon pays. Confiance en mon avenir. Confiance dans cette République qui ne cesse de nous répéter que la jeunesse est sa priorité. Je voudrais le croire. Mais autour de moi, je vois surtout une génération qui doute, s’impatiente et se décourage. Une génération à laquelle on parle beaucoup, mais qui attend encore de voir ce que les discours changent concrètement dans sa vie.
On nous promet des emplois. On nous parle d’entrepreneuriat, de formation, d’insertion, de « Un jeune, un taxi » et de tant d’autres programmes censés nous ouvrir des perspectives.
Mais combien d’entre nous peuvent réellement se projeter dans cinq ans ? Combien savent où ils travailleront demain ? Combien peuvent encore construire ici un projet de vie sans avoir, quelque part au fond d’eux-mêmes, l’idée de partir ?
Quand partir devient un projet de vie
Un chiffre devrait suffire à réveiller tout un pays. Selon Afrobarometer, plus de la moitié des jeunes Gabonais âgés de 18 à 35 ans ont déjà envisagé de quitter le pays pour aller vivre ailleurs.
Plus d’un jeune sur deux. Cela devrait provoquer un électrochoc. Nos parents nous racontent pourtant une autre époque. Beaucoup de jeunes gabonais partaient étudier à l’étranger avec une idée presque obsessionnelle : finir leurs études et rentrer au pays. Le Gabon les rappelait. Sans forcer. Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre nous, le rêve s’est inversé.
Partir.
Partir pour travailler. Partir pour tenter sa chance. Partir pour respirer. Partir parce qu’on finit par croire que l’avenir se trouve forcément ailleurs. Je ne dis pas que tous les jeunes veulent quitter le Gabon. Je dis qu’un pays devrait sérieusement s’interroger lorsque plus de la moitié d’une génération commence à envisager cette possibilité.
Car derrière le désir de départ se cache une question autrement plus grave : que reste-t-il de l’espérance lorsqu’une jeunesse ne se projette plus chez elle ?
Des fenêtres se ferment
Même les réseaux sociaux, qui donnaient à certains l’illusion d’exister, de s’exprimer, de se faire connaître, et qui offraient à d’autres de véritables opportunités de travail, de commerce ou d’investissement, sont coupés depuis plusieurs mois, « jusqu’à nouvel ordre ».
Pour une génération qui vit, travaille, entreprend et communique largement par le numérique, ce n’est pas un détail. C’est une porte de plus qui se ferme.
On nous demande de rester, de croire, d’entreprendre, d’innover. Mais à mesure que les perspectives se réduisent, même les espaces où nous pouvions encore essayer d’exister nous sont retirés.
Alors certains regardent ailleurs.
Et ceux qui ne partent pas ?
Il existe une autre fuite. Plus silencieuse. Plus destructrice.
L’alcool. Les substances de toutes sortes.
On voit des jeunes s’abîmer. Dans les quartiers. Aux abords des établissements scolaires. Dans les familles. Certains sont encore adolescents.
Bien sûr, l’addiction n’a jamais une cause unique. Mais qui peut nier que l’oisiveté, le chômage, le découragement et l’absence de perspectives constituent un terrain dangereux ?
Lorsqu’on ne travaille pas. Lorsqu’on ne se forme plus.
Lorsqu’une journée ressemble désespérément à celle de la veille.
Lorsqu’on ne voit plus ce que demain pourrait apporter.
On cherche parfois à partir. Et lorsqu’on ne peut pas partir, certains cherchent à s’échapper autrement.
Voilà le double malaise qui devrait nous obséder.
Une partie de la jeunesse envisage de quitter le pays. Une autre risque de se perdre à l’intérieur même du pays.
Et cela ne semble inquiéter personne à la mesure du danger.
Arrêtez de nous proclamer prioritaires
Nous sommes fatigués d’être la « priorité » de tous les discours.
Fatigués des slogans. Fatigués des lancements.
Fatigués des cérémonies où l’on nous place au premier rang pour montrer que la jeunesse compte.
Nous ne demandons pas qu’on nous proclame sacrés.
Nous demandons une école qui prépare réellement à un métier. Des formations qui débouchent sur des emplois. Des entreprises capables d’embaucher. Des mécanismes transparents qui permettent à celui qui n’a ni parent ministre, ni oncle directeur général, ni relation bien placée d’avoir, lui aussi, une chance.
Nous demandons des lieux de sport, de culture et de loisirs.
Nous demandons une véritable politique de prévention des addictions et des structures capables d’accueillir et de soigner ceux qui sont déjà tombés.
Nous demandons surtout un horizon.
Parce qu’une jeunesse ne vit pas seulement de programmes.
Elle vit d’espérance.
Regardez-nous
Je suis une jeune Gabonaise et je ne veux pas partir. Du moins, pas comme ça.
Je voudrais pouvoir travailler ici. Construire ici. Aimer ici. Élever mes enfants ici. Vieillir un jour ici.
Mais aimer son pays ne suffit pas toujours à pouvoir y construire sa vie.
Voilà ce que ceux qui nous gouvernent doivent entendre.
Lorsqu’un jeune veut partir, il ne rejette pas nécessairement son pays.
Parfois, il cherche simplement l’avenir qu’il ne parvient plus à y voir.
Et lorsqu’un autre s’enferme dans les paradis artificiels ou l’alcool, il ne faut pas seulement le condamner. Il faut aussi se demander ce que notre société n’a pas su lui offrir avant qu’il en arrive là.
Nous sommes la génération que nos gouvernants disent vouloir sauver.
Alors regardez-nous.
Écoutez-nous.
Pas demain.
Maintenant.
Parce qu’un pays qui laisse sa jeunesse hésiter entre partir et se perdre ne prépare plus son avenir.
Il est en train de le perdre.
RDB






