"Donner la vie ne doit plus coûter la vie" dixit Justine-Judith Lekogo

28 août 20260
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Après la disparition de Rudy Hombenet, il est temps de regarder la mortalité maternelle en face. Il y a des morts qui nous bouleversent. Et il y a des morts qui, au-delà de la douleur qu’elles provoquent, doivent nous obliger à nous interroger collectivement.

La disparition brutale de Rudy Hombenet Anvingui, journaliste au quotidien L’Union, est de celles-là.

À sa famille, à son enfant désormais privé de sa mère, à ses proches, ainsi qu’à toute la corporation journalistique, j’adresse mes condoléances les plus sincères et les plus attristées.

Rudy venait de donner naissance.

Elle avait accompli ce geste extraordinaire par lequel une femme donne la vie. Et quelques jours seulement après cet accouchement, elle s’est éteinte.

À ce stade, les circonstances médicales précises de son décès doivent encore être établies. Je ne veux donc ni accuser, ni condamner, ni désigner un responsable sans que les faits aient été objectivement établis.

Mais une chose est certaine : nous ne pouvons pas nous habituer à ce que des femmes meurent après avoir donné la vie.

Et c’est précisément parce que je suis profondément touchée par ce drame que je refuse de considérer cette disparition comme un simple fait divers.

Quand une femme meurt après avoir donné la vie, toute la société doit s’arrêter

Je parle ici avec la douleur d’une femme, mais également avec la responsabilité qui est la mienne en tant que parlementaire.

Parce que cette situation me touche personnellement.

J’ai moi-même perdu une nièce dans des circonstances qui rappellent douloureusement ce type de drame : un accouchement, puis une dégradation brutale de l’état de santé et, finalement, la mort.

Lorsqu’un drame vous a déjà frappé dans votre propre famille, il devient impossible de rester indifférente lorsqu’une autre famille traverse la même épreuve.

Et lorsque les témoignages se multiplient, lorsque des familles racontent des parcours similaires, lorsque des femmes continuent de mourir pendant ou après leur accouchement, nous devons avoir le courage de poser les bonnes questions.

Que se passe-t-il dans nos maternités ?
Que se passe-t-il dans les heures qui suivent l’accouchement ?
Le suivi post-partum est-il suffisamment rigoureux ?
Nos équipes sont-elles suffisamment formées et régulièrement mises à niveau ?
Nos protocoles d’urgence obstétricale sont-ils effectivement appliqués ?

Les médicaments et produits sanguins indispensables sont-ils disponibles au moment où chaque minute compte ?

Les décès maternels font-ils systématiquement l’objet d’un audit permettant de comprendre ce qui s’est passé et d’empêcher que le même scénario se reproduise ?

Ces questions ne sont pas des attaques contre les médecins.
Elles sont des questions de responsabilité publique.
Le Gabon ne peut pas se satisfaire de ses équipements

Nous devons également sortir d’une idée dangereuse : celle selon laquelle il suffirait de disposer d’un hôpital moderne et d’un plateau technique pour garantir la qualité des soins.

Un bâtiment ne soigne pas.
Une machine ne prend pas une décision médicale.
Un équipement, aussi sophistiqué soit-il, ne remplace ni la compétence, ni la vigilance, ni la coordination, ni la réactivité des équipes.

On peut avoir le matériel. Mais si la chaîne de soins ne fonctionne pas, le matériel ne sauvera pas une vie.

La qualité d’un système de santé se mesure aussi dans sa capacité à reconnaître rapidement une complication, à mobiliser immédiatement les compétences nécessaires, à disposer du sang, des médicaments et du matériel appropriés et à assurer une surveillance rigoureuse après l’accouchement.

L’OMS rappelle d’ailleurs que les soins dispensés par des professionnels qualifiés avant, pendant et après l’accouchement peuvent sauver la vie des femmes et des nouveau-nés. (Organisation mondiale de la santé⁠)

Les chiffres doivent nous interpeller

Le problème n’est malheureusement pas propre au Gabon.

En 2023, plus de 700 femmes mouraient chaque jour dans le monde de causes liées à la grossesse ou à l’accouchement, soit environ une femme toutes les deux minutes. L’Afrique subsaharienne concentrait à elle seule environ 70 % des décès maternels mondiaux, soit près de 182 000 femmes. (Organisation mondiale de la santé⁠)

Mais ces chiffres internationaux ne doivent surtout pas nous servir d’excuse.

Ils doivent nous servir de miroir.

Au Gabon, l’Enquête démographique et de santé 2019-2021 a estimé le ratio de mortalité maternelle à 399 décès pour 100 000 naissances vivantes. L’UNFPA souligne que ce niveau était en hausse par rapport à l’enquête précédente. Dans le même temps, le pays bénéficie d’une couverture relativement élevée des soins prénatals et des accouchements assistés : preuve que la question n’est pas seulement celle de l’accès aux soins, mais aussi celle de leur qualité et de leur capacité à répondre efficacement aux urgences obstétricales. (UNFPA-Gabon⁠

Plus inquiétant encore, un rapport de l’OMS consacré au Gabon fait état de 50 décès maternels enregistrés dans les hôpitaux publics en 2024 et identifie parmi les défis la qualité insuffisante des soins obstétricaux, les ruptures de médicaments essentiels, les insuffisances du plateau technique et l’application limitée des normes cliniques. Le même document relève l’absence de mécanismes systématiques d’audit des décès maternels. (WHO | Regional Office for Africa⁠

Ces données doivent nous interpeller.

Elles ne permettent pas, à elles seules, d’établir la cause du décès de Rudy Hombenet.

Mais elles démontrent que la mortalité maternelle au Gabon constitue une question de santé publique qui mérite une attention politique urgente.

Nous devons savoir. Et nous devons agir.

Après chaque décès maternel, il ne devrait pas seulement y avoir des condoléances.

Il devrait aussi y avoir une analyse.
Une analyse médicale.
Une analyse organisationnelle.
Une analyse du parcours de soins.

Et, lorsque cela est nécessaire, une prise de responsabilité.

Je demande donc que les autorités compétentes se penchent avec la plus grande attention sur la question de la mortalité maternelle au Gabon et, plus particulièrement, sur les conditions de prise en charge des femmes dans les heures et les jours qui suivent l’accouchement.

Je demande également que nous renforcions :

* la surveillance systématique du post-partum ;
* les protocoles d’urgence obstétricale ;
* la disponibilité permanente du sang et des médicaments essentiels ;
* la formation continue et la mise à niveau des personnels de santé ;
* les mécanismes d’alerte et de transfert entre structures sanitaires ;
* les audits systématiques et indépendants des décès maternels ;
* la traçabilité complète du parcours de soins ;
* et l’évaluation régulière de la qualité des soins dans nos maternités.

Parce qu’un décès maternel ne doit jamais être simplement enregistré comme une statistique.

Derrière chaque chiffre, il y a une femme.
Derrière chaque femme, il y a une famille.

Et derrière chaque mère qui meurt, il y a souvent un enfant qui grandira avec une absence impossible à réparer.

Trop, c’est trop

Je le dis avec gravité : nous ne pouvons pas accepter de reculer. Notre pays doit pouvoir garantir à chaque femme qui entre dans une maternité qu’elle en ressortira vivante, sauf situation médicale exceptionnelle impossible à prévenir ou à traiter.

Donner naissance est l’un des actes les plus naturels et les plus extraordinaires de la vie.

Cela ne devrait jamais devenir une condamnation.

Une femme ne devrait pas avoir à choisir entre devenir mère et rester en vie.

La disparition de Rudy doit être un moment de recueillement.

Mais elle doit également être un moment de vérité.

Pas de polémique.

Pas de procès médiatique.

Pas d’accusation sans preuve.

Des faits. Des audits. Des réponses. Des décisions.

Parce que le véritable hommage que nous pouvons rendre à Rudy, et à toutes ces femmes qui ont perdu la vie en donnant la vie, ce n’est pas seulement de déposer des fleurs sur leur tombe.

C’est de faire en sorte que leur mort serve à sauver d’autres vies.

En tant que députée, je ne peux pas me taire.
En tant que femme, je ne peux pas rester indifférente.
En tant que citoyenne, je refuse de considérer ces drames comme une fatalité.

Donner la vie ne doit plus coûter la vie.

Trop, c’est trop. Il est temps d’agir.

Justine-Judith LEKOGO

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