Brice Clotaire Oligui Nguema dans Jeune Afrique : Ce que l’interview dit... et ce qu’elle ne dit pas
Le président de la République a accordé une longue interview au magazine Jeune Afrique. Dans n’importe quelle démocratie, un tel exercice mérite que l’on s’y arrête. Lorsqu’un chef de l’État dresse son propre bilan, expose sa vision du pays et répond aux critiques, il offre aux citoyens une matière précieuse pour juger de son action. Et puisqu’il est question du Gabon, il nous est difficile de passer à côté d’une telle séquence de communication sans la commenter. Après tout, c’est de notre pays qu’il s’agit, de notre avenir collectif et des réalités que vivent quotidiennement les Gabonaises et les Gabonais.
Nous laisserons volontiers les dithyrambes aux courtisans de circonstance et aux distributeurs automatiques de satisfecit.
Notre démarche est différente. Nous allons plutôt nous intéresser à ce que cette interview ne dit pas. À ce qu’elle contourne. À ce qu’elle suggère sans jamais l’affronter directement. Bref, nous allons rechercher ce que nous n’y avons pas trouvé. Car l’intérêt d’un entretien politique ne réside pas dans les réponses calibrées par les communicants, mais, plutôt, dans les questions qui demeurent sans réponse.
Et à cet égard, malgré sa longueur, malgré son ton assuré et malgré l’abondance des promesses qu’elle contient, cette interview laisse subsister plusieurs interrogations essentielles.
L’homme qui a hérité de tout... sauf des responsabilités
L’un des principaux tours de force rhétoriques du président consiste à se présenter simultanément comme l’héritier et le correcteur du système Bongo. Lorsqu’il inaugure le Palais des congrès Omar Bongo Ondimba, lorsqu’il revendique l’héritage de son ancien patron, et lorsqu’il explique que l’on ne construit pas l’avenir en reniant le passé, il assume clairement une filiation politique.
Mais lorsqu’il est question de la dette, des délestages chroniques, des sempiternelles coupures d’eau, de la désorganisation administrative ou du coût de la vie, le même héritage devient soudain un poison, un fardeau toxique dont il ne serait mystérieusement pas comptable. Le procédé est commode : les réussites appartiennent au présent, alors que les échecs, eux, appartiennent au passé. La gloire est contemporaine.
Les responsabilités sont rétrospectives. Une telle posture appelle, forcément, un certain nombre d’interrogations : où était Brice Clotaire Oligui Nguema pendant les longues années qu’il décrit aujourd’hui comme celles de la mauvaise gouvernance ? Était-il, comme nous, et bien d’autres, dans l’opposition ? Dans la dissidence ? Dans la société civile ? Ou occupait-il des fonctions importantes au cœur même de l’appareil d’État qui garantissait, souvent avec brutalité, la stabilité du système qu’il critique désormais ? La mémoire, dont il fait lui-même l’éloge, est parfois une conseillère exigeante.
Le grand procès permanent du passé
À écouter le chef de l’État, presque tous les problèmes du Gabon trouvent leur origine dans les quatorze années du régime précédent.
La dette. L’énergie. L’eau. La pauvreté. L’administration. La croissance. Les infrastructures. Tout semble trouver son explication dans l’héritage reçu. Soit. Mais après près de trois années de pouvoir effectif depuis le 30 août 2023, une autre question commence à émerger. À partir de quel moment les difficultés cessent-elles d’être celles du passé pour devenir celles du présent ? Car gouverner consiste précisément à résoudre les problèmes hérités. Sinon chaque régime pourrait passer l’intégralité de son mandat à dresser l’acte d’accusation de celui qui l’a précédé. À terme, même les meilleures excuses finissent par atteindre leur date de péremption.
Une rupture qui épargne les fondations du système
Pour mesurer la réalité d’un changement de régime, il ne suffit pas d’écouter les discours ou d’observer les rodomontades. Il faut examiner les trois piliers qui soutiennent tout système politique : l’appareil sécuritaire, l’appareil politique et l’architecture économique. Or, de ce point de vue, les continuités sont plus visibles que les ruptures.
Sur le plan sécuritaire, la quasi-totalité des grands commandements demeure entre les mains d’officiers promus sous Ali Bongo. Les chefs de corps sont presque tous les mêmes. Les réseaux et les structures sont les mêmes.
Sur le plan politique, le PDG n’est plus au pouvoir, certes, mais il a encore beaucoup de pouvoir. De plus, il conserve une influence considérable dans les institutions, l’administration et les rouages de l’État. Plusieurs figures importantes de l’ancien régime continuent d’occuper des postes stratégiques.
Beaucoup de ceux qui expliquaient hier que le Gabon avançait sous Ali Bongo expliquent aujourd’hui qu’il avance sous Brice Clotaire Oligui Nguema. Les arguments ont juste changé de propriétaire, mais pas nécessairement de contenu.
Sur le terrain économique, les continuités apparaissent encore avec plus de netteté. Pendant les premiers mois de la Transition, le porte-parole du CTRI avait annoncé qu’un audit approfondi de Delta Synergie, la holding de la famille Bongo, allait être effectué afin de faire toute la lumière sur certaines pratiques héritées de l’ancien régime. Cet audit n’est jamais venu.
Pendant ce temps, les positions acquises depuis des décennies dans de nombreux secteurs stratégiques demeurent largement intactes. Les réseaux économiques qui prospéraient sous Ali Bongo n’ont pas disparu avec le changement de régime. Plusieurs opérateurs influents continuent de bénéficier d’une proximité remarquable avec les centres de décision.
Certains hommes d’affaires étrangers, notamment parmi ceux qui gravitaient déjà autour du pouvoir précédent, semblent même avoir renforcé leur influence. À observer certains marchés publics et certaines trajectoires d’affaires, on pourrait presque croire que le changement de régime a davantage modifié les titulaires des bureaux que les bénéficiaires des contrats.
Dès lors, une question mérite d’être posée : Où se situe exactement la rupture lorsque les structures sécuritaires demeurent, lorsque les relais politiques subsistent et lorsque les rapports de force économiques restent globalement inchangés ?
Le Gabon des maquettes et le Gabon réel
L’interview présente un pays en pleine transformation. Des routes. Des immeubles. Des palais. Des projets structurants. Des investissements. Des chantiers. Le tableau est séduisant. Mais il se heurte immédiatement à une réalité que le président lui-même reconnaît. Les délestages persistent. Les coupures d’eau demeurent. Le coût de la vie continue d’augmenter.
Le logement reste inaccessible pour beaucoup. La production nationale demeure insuffisante. Autrement dit, le Gabon des inaugurations n’est pas toujours celui que vivent les citoyens. Le Palais des congrès impressionne peut-être les délégations étrangères. Les coupures d’eau et d’électricité, elles, continuent d’impressionner les ménages gabonais.
En politique il existe une règle simple : les citoyens n’habitent pas les maquettes. Ils vivent dans la réalité.
La justice indépendante... mais toujours opportune
Le président affirme que la justice gabonaise est indépendante.
Souhaitons-le ! Car un Etat de droit ne peut fonctionner autrement. Mais lorsque principal opposant politique se retrouve sous les verrous, les interrogations deviennent inévitables. Non pas sur sa culpabilité ou son innocence. Cela relève, théoriquement, de la justice. Mais sur le contexte politique. Dans toutes les démocraties du monde, les poursuites visant des figures majeures de l’opposition suscitent des débats. Le Gabon ne saurait constituer une exception.
Le bruit de la cascade
À ce stade, une vieille sagesse altogovéenne vient naturellement à l’esprit. Chez les Ambaama, on aime raconter l’histoire de cet homme, « g’odjili hédili hubâ », égaré dans la forêt qui, entendant au loin le grondement d’une cascade, s’assoit paisiblement en croyant entendre des voix humaines venues à son secours. Convaincu que l’aide approche, il attend.
Pendant ce temps, la nuit tombe et la forêt se referme sur lui. Ce récit populaire nous enseigne qu’il est dangereux de confondre ses espérances avec la réalité. Et il nous rappelle également que, faute de discernement, l’on peut passer toute une vie à attendre l’accomplissement d’une promesse qui ne se réalisera jamais.
À la lecture de cette interview, on ne peut s’empêcher d’y penser. Depuis des décennies, le peuple gabonais est cet homme égaré. Il entend le grondement des grands projets, des plans stratégiques, des milliards annoncés, des infrastructures inaugurées et des objectifs fixés à l’horizon 2025 pour Ali Bongo, et 2027 ou 2030 pour son successeur. Le bruit est là. Les promesses et les beaux discours aussi. Mais les Gabonais ont déjà entendu cette musique.
Il n’y a pas si longtemps, Ali Bongo promettait l’émergence pour 2025. Le projet était magnifique. Il était accompagné de schémas ambitieux, de croquis, de graphiques sophistiqués, d’études prospectives et de formules séduisantes. « Laissez-nous avancer ! », lançait-on narquoisement aux sceptiques. On connaît la suite. L’émergence est restée dans les brochures. Les graphiques sont restés dans les présentations. Les promesses sont restées dans les discours. Et le régime a fini par s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions.
C’est pourquoi le scepticisme de nombreux Gabonais n’est ni du pessimisme ni de la mauvaise foi. Il est simplement le produit de la mémoire. Car le problème avec les promesses de rupture et de changement d’aujourd’hui est qu’elles sont largement portées par les mêmes acteurs qui participaient hier à la grande mise en scène de l’Emergence.
C’est alors à se demander si nous n’assistons pas à une nouvelle saison de la même série politique.
La seule question qui compte
Au fond, cette interview révèle la principale contradiction du régime.
Brice Clotaire Oligui Nguema veut apparaître simultanément comme le produit d’un système et comme son principal correcteur. Comme l’héritier du passé et comme l’incarnation de la rupture. Comme le continuateur d’une histoire et comme le fondateur d’une nouvelle époque.
Cette équation de funambule est politiquement habile. Reste à savoir combien de temps elle pourra résister à l’épreuve du réel. Parce que, en définitive, les Gabonais ne jugeront ni les interviews, ni les slogans, ni les plans stratégiques. Ils jugeront leur quotidien. L’eau qui coule ou ne coule pas.
L’électricité qui arrive ou qui disparaît. Les prix qui augmentent. Les emplois qui manquent. Les revenus qui stagnent.
Bref, ils jugeront leur vie telle qu’elle est vécue. Et la seule question qui finira par compter est d’une simplicité désarmante : Vivons-nous réellement mieux aujourd’hui qu’hier ?
C’est à cette question, et à aucune autre, que l’histoire se chargera de répondre.
Michel ONGOUNDOU LOUNDAH






