A propos de Mbanié : Parce que le Gabon est plus grand que mon silence
Le silence est parfois commode. Il évite les controverses, préserve les intérêts, épargne les critiques et offre le confort de ceux qui choisissent de ne pas s’exposer. Mais il arrive aussi un moment où le silence cesse d’être une vertu. Il devient une renonciation. Il se transforme en résignation. Et lorsqu’il est question de l’avenir d’une Nation, se taire peut finir par être une faute.
J’aurais bien voulu me taire.
J’aurais préféré que d’autres portent ce débat. J’aurais aimé n’avoir aucune raison d’intervenir. Mais il est des circonstances où le silence pèse plus lourd que les mots.
Le différend frontalier avec la Guinée équatoriale est de celles-là.
Si je prends aujourd’hui la parole, ce n’est ni par goût de la polémique, ni par esprit d’opposition. C’est parce que le Gabon est plus grand que mon silence.
Ce pays m’a tout donné. Il m’a offert une identité, une histoire, une raison de servir. Quoi que je fasse, je ne pourrai jamais être à la hauteur de ce qu’il m’a donné. Alors, lorsque je crois que son intérêt supérieur exige des explications, de la transparence et un débat sincère, je considère qu’il est de mon devoir de parler.
Certains interprètent mes prises de position comme l’expression d’une opposition systématique ou de critiques excessives. Cette lecture est erronée. Ce n’est pas n’est ni la volonté de diviser, ni celle de contester pour le simple plaisir de contester qui m’animent. Ce qui m’anime, c’est une certaine idée du Gabon, de sa dignité et de ce que nous devons aux générations qui nous succéderont.
Le différend frontalier avec la Guinée équatoriale n’est ni un dossier administratif, ni un débat réservé à quelques spécialistes. Il touche à notre souveraineté, à notre mémoire collective et au patrimoine que nous transmettrons à nos enfants.
À ce titre, il appartient à tous les Gabonais. C’est pourquoi je crois profondément qu’un sujet d’une telle importance ne peut être traité dans les non-dits ou la langue de bois. Il appelle de la transparence, de la pédagogie et un dialogue sincère avec les citoyens. Gouverner ne consiste pas seulement à décider. Gouverner, c’est aussi expliquer.
Une formule, souvent attribuée à Nelson Mandela, résume admirablement cette exigence : « Tout ce qui se fait pour nous, sans nous, est fait contre nous. » Au-delà de son auteur, elle rappelle une vérité démocratique fondamentale : lorsqu’une décision engage le destin d’un peuple, les citoyens ne peuvent être réduits au rôle de simples spectateurs.
Ils doivent comprendre, être associés et se reconnaître dans les choix accomplis en leur nom. C’est pour cela que je refuse cette manière d’infantiliser les Gabonais. Notre peuple est suffisamment intelligent pour comprendre les réalités les plus complexes lorsqu’on prend le temps de les lui expliquer. Il est suffisamment patriote pour soutenir son pays lorsqu’il sent qu’on lui fait confiance.
Et c’est aussi l’intérêt des autorités elles-mêmes. Une diplomatie portée par un peuple informé, respecté et rassemblé est toujours plus forte qu’une diplomatie conduite dans la solitude des institutions. Lorsqu’un État peut montrer que sa position repose non seulement sur ses institutions, mais aussi sur l’adhésion consciente de sa population, sa parole gagne en crédibilité, en légitimité et en force.
Voilà pourquoi je continue de penser qu’une reddition des comptes est indispensable. Pendant près d’un demi-siècle, ce dossier a mobilisé des compétences, des moyens humains, diplomatiques, techniques et financiers considérables.
Les Gabonais sont donc fondés à savoir comment ces ressources ont été utilisées et quels enseignements doivent en être tirés. Il ne s’agit ni d’une chasse aux sorcières, ni de la recherche de boucs émissaires. Il s’agit d’une exigence de bonne gouvernance, d’une obligation morale et d’un principe républicain. Les grands commis de l’État qui ont conduit ce dossier savent mieux que quiconque que servir la République implique également le devoir de rendre compte.
Ce dont le Gabon a besoin aujourd’hui, ce ne sont pas des postures qui divisent. Il a besoin d’une parole claire, cohérente et rassembleuse. Une question aussi fondamentale ne peut donner le sentiment d’être l’affaire de quelques responsables agissant seuls Elle concerne chaque Gabonais, parce qu’elle touche à notre souveraineté, à notre histoire et à notre avenir commun.
Jean Jaurès écrivait : « À ceux qui n’ont rien, la République est leur seul bien. » Cette pensée rappelle avec force que la République appartient d’abord à ses citoyens. Notre territoire, notre souveraineté et nos institutions constituent ce bien commun que nous avons le devoir de protéger ensemble.
Notre territoire constitue un patrimoine dont nous ne sommes, au fond, que les dépositaires temporaires. Nous avons le devoir de le transmettre à ceux qui viendront après nous avec le même sens de la responsabilité que celui que nous devons à ceux qui nous l’ont légué.
Je n’ai pas la prétention de détenir la vérité. Mon propos n’est pas de faire la morale à qui que ce soit. D’ailleurs, qui suis-je pour m’arroger un tel rôle ? J’essaie simplement d’être fidèle à ma conscience. Comme le dit une ancienne sagesse, il vaut mieux allumer une petite bougie que maudire l’obscurité. La mienne n’a pas la prétention d’éclairer toute la Nation. Si elle parvient seulement à éclairer ma conscience et, peut-être, à susciter une réflexion chez quelques-uns de mes compatriotes, alors je n’aurai pas parlé en vain.
Je continuerai donc à parler chaque fois que je penserai servir le Gabon. Sans haine. Sans esprit partisan. Sans complaisance non plus. Car, au bout du compte, nos paroles finiront par s’effacer. Les fonctions passeront. Les hommes aussi. Mais le Gabon, lui, demeurera.
Et lorsque l’Histoire nous demandera ce que nous avons fait de l’héritage reçu de nos anciens, j’espère pouvoir répondre, en toute humilité, que je n’ai jamais laissé le silence prendre la place de mon devoir.
Michel ONGOUNDOU LOUNDAH






