30 août 2026 — Changer les hommes, pas le système : quelle libération ? Parler de libération est facile. La vivre est une autre histoire.
Le 30 août, le Gabon célébrera une nouvelle fois la Fête de la Libération. Il y aura des cérémonies, des discours, des défilés, des symboles et, sans doute, de grandes déclarations sur le renouveau du pays.
Mais derrière les drapeaux et les slogans, une question devrait nous obséder : qu’avons-nous réellement libéré ? Et surtout : le Gabonais est-il aujourd’hui plus libre qu’hier ?
Car une nation ne se libère pas uniquement en changeant ceux qui occupent les fauteuils du pouvoir. Elle se libère lorsque les mécanismes qui produisent l’injustice, la peur, la précarité, le favoritisme et l’impunité cessent de fonctionner.
Changer les hommes sans changer le système, c’est parfois simplement changer les visages d’un même modèle. Pour ma part, je me sentirai libre le jour où je n’aurai plus peur d’enfanter dans mon propre pays.
Le jour où donner la vie ne sera plus accompagné de la peur de perdre une mère ou un enfant faute de structures sanitaires adaptées, de personnels suffisants ou de soins accessibles.
Je me sentirai libre le jour où mourir ne sera plus une fatalité liée aux insuffisances de notre système de santé et aux défaillances de nos services publics.
Je me sentirai libre lorsque les coupures d’eau et d’électricité, la vie chère et le poids du panier de la ménagère ne seront plus des réalités ordinaires auxquelles le citoyen doit apprendre à survivre.
Je me sentirai libre lorsque travailler ne signifiera plus accepter l’inacceptable pour simplement conserver son emploi.
Comme beaucoup d’autres, j’ai travaillé pendant plus d’une décennie pour une radio appartenant à Jean Boniface Asselé, dans des conditions que je considère comme inhumaines.
Je ne raconte pas cette expérience pour régler des comptes. Je la raconte parce qu’elle m’a enseigné une chose fondamentale : la liberté politique perd son sens lorsque le citoyen reste privé de dignité dans sa vie sociale et professionnelle.
À quoi sert de proclamer la liberté si le travailleur doit se taire pour survivre ?
À quoi sert de parler de justice si le mérite ne suffit pas à ouvrir les portes ?
À quoi sert de célébrer le changement si les mêmes réseaux, les mêmes réflexes et les mêmes pratiques continuent de déterminer qui avance et qui reste au bord du chemin ?
Voilà le véritable débat.
Nous avons peut-être changé des hommes. Mais avons-nous réellement changé le système ?
Car une véritable libération devrait permettre à chaque Gabonais, quelle que soit son origine sociale, son appartenance ou son réseau, de croire qu’il peut réussir par son travail, son mérite et ses compétences.
Elle devrait faire du citoyen un acteur de son destin et non un éternel bénéficiaire de faveurs.
Elle devrait mettre fin à cette culture où l’accès à un emploi, à une responsabilité ou à une opportunité dépend trop souvent de la proximité avec le pouvoir, d’un nom, d’un réseau ou d’une recommandation.
Le Gabon ne peut pas construire son avenir avec les réflexes du passé.
Je me sentirai libre lorsque je serai convaincue que ce pays prépare réellement son avenir.
Lorsque nos enfants pourront grandir dans une société où l’école forme, où l’hôpital soigne, où la justice protège, où l’administration sert et où le travail permet de vivre dignement.
Je me sentirai libre lorsque la jeunesse gabonaise ne sera plus condamnée à choisir entre le chômage, l’exil ou la consommation de stupéfiants.
Une nation ne peut pas prétendre être pleinement libérée lorsque sa jeunesse regarde l’avenir avec inquiétude.
Une jeunesse sans perspectives est une bombe à retardement sociale.
Et gouverner, ce n’est pas seulement gérer le présent. C’est préparer le pays que nous laisserons à ceux qui viennent après nous.
La libération ne devrait donc pas être réduite à un événement historique que l’on célèbre chaque année.
Elle devrait devenir un projet politique, social et humain permanent.
Libérer le citoyen de la peur.
Le libérer de la précarité.
Le libérer de l’injustice.
Le libérer du favoritisme.
Le libérer de l’impunité.
Le libérer du désespoir.
Alors oui, célébrons la Libération.
Mais célébrons-la avec suffisamment de lucidité pour accepter de regarder notre pays tel qu’il est, et non tel que les discours voudraient nous le présenter.
Sommes-nous réellement libres lorsque nous avons peur d’enfanter ?
Sommes-nous réellement libres lorsque nous avons peur de mourir faute de soins ?
Sommes-nous réellement libres lorsque travailler ne garantit pas la dignité ?
Sommes-nous réellement libres lorsque le mérite est encore trop souvent confronté aux réseaux et aux appartenances ?
Sommes-nous réellement libres lorsque les mêmes mécanismes continuent de produire les mêmes frustrations ?
Sommes-nous réellement libres lorsque notre jeunesse doute de son avenir ?
La réponse, pour moi, est claire.
Non.
Le Gabon est encore loin d’une libération pleine et entière.
Et c’est précisément pour cette raison que le 30 août devrait être davantage qu’une fête.
Il devrait être un rendez-vous avec notre conscience collective.
Un moment pour nous demander non seulement d’où nous venons, mais surtout où nous allons.
Car la véritable rupture ne consiste pas simplement à remplacer une génération de dirigeants par une autre.
La véritable rupture consiste à bâtir des institutions plus fortes que les hommes, une justice plus forte que les réseaux, une administration plus forte que les intérêts particuliers et une République dans laquelle le citoyen n’a pas besoin d’être « quelqu’un » pour être respecté.
Une République ne doit pas demander au citoyen de connaître quelqu’un pour avoir droit à quelque chose.
Elle doit simplement lui garantir ses droits.
Voilà, à mes yeux, le véritable sens de la libération.
Tant que le Gabonais aura encore peur de vivre, de travailler, d’enfanter, de se soigner et de rêver à demain, notre libération restera inachevée.
Le 30 août, nous célébrerons peut-être une libération politique.
Mais la véritable Fête de la Libération commencera le jour où chaque Gabonais pourra enfin regarder son pays et dire, sans trembler :
« Je n’ai plus peur. »
Rachelle Denise BILLOGUE
Journaliste






