"Mbanié : l’île qui n’a jamais cessé de diviser le Gabon et la Guinée équatoriale"
Les débats houleux s’invitent dans l’affaire qui oppose le Gabon à la Guinée Equatoriale à propos de l’île Mbanié. Dans un entretien avec l’honorable Justine Judith Lekogo, députée de la Transition, l’élue du peuple gabonais pense que le Gabon et la Guinée équatoriale gagneraient à reprendre l’esprit qui animait les discussions de 1974.
Journaliste : Madame l’Honorable, le 19 mai 2025, la Cour internationale de Justice a reconnu la souveraineté de la Guinée équatoriale sur l’île de Mbanié. Quelle a été votre première réaction ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Ma première réaction a été de rappeler qu’il faut distinguer le droit de l’histoire. La Cour internationale de Justice a rendu une décision juridique fondée sur les titres qui lui ont été présentés. Elle n’avait pas pour mission de réécrire les relations historiques entre le Gabon et la Guinée équatoriale.
Cette décision mérite d’être respectée. Mais elle ne doit pas empêcher les peuples de comprendre comment ce différend est né et pourquoi il continue de susciter autant d’émotions.
Pourquoi avez-vous souhaité prendre la parole sur cette question ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Parce que je constate que ce dossier prend une ampleur qui peut alimenter des incompréhensions entre deux peuples frères. Mon objectif n’est pas de raviver les tensions.
Au contraire, je souhaite apporter des éléments de compréhension historique afin que Gabonais et Équato-Guinéens sachent que cette affaire dépasse largement la seule décision rendue par la Cour internationale de Justice.
Pour comprendre ce dossier, faut-il revenir à la période coloniale ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Oui. Tout commence en 1900 avec la convention franco-espagnole qui fixe les limites des possessions coloniales dans le golfe de Guinée. C’est d’ailleurs ce texte que la Cour internationale de Justice retiendra plus d’un siècle plus tard comme fondement principal de sa décision.
Mais, selon la lecture défendue par le Gabon, certaines dispositions de cette délimitation ont toujours donné lieu à des interprétations différentes, notamment concernant certaines zones frontalières.
C’est cette divergence qui explique pourquoi ce dossier n’a jamais véritablement été refermé.
Que se passe-t-il ensuite ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
En 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les limites administratives coloniales demeurent inchangées. Les îles restent administrées par l’Espagne tandis que le Gabon demeure sous administration française. L’histoire suit son cours jusqu’aux indépendances africaines.
L’indépendance de la Guinée équatoriale marque-t-elle un tournant ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Absolument. En 1968, Francisco Macías Nguema devient le premier président de la Guinée équatoriale. Très vite, son régime est confronté à des contestations internes.
Selon certains témoignages et certaines analyses, des débats existaient autour de ses origines et de la légitimité politique de certaines régions frontalières. Dans cette lecture historique, il était présenté par certains comme étant issu d’un espace considéré comme gabonais.
Toujours selon cette interprétation, cette situation aurait fragilisé son autorité et l’aurait conduit à rechercher une solution politique avec le président Omar Bongo Ondimba.
Est-ce dans ce contexte qu’intervient la Convention de Bata ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Exactement. En 1974, Omar Bongo Ondimba et Francisco Macías Nguema choisissent la voie du dialogue. Ils privilégient la négociation plutôt que la confrontation.
Selon la lecture gabonaise, la Convention de Bata allait bien au-delà d’un simple accord frontalier. Elle répondait également à une préoccupation politique : consolider la stabilité de la Guinée équatoriale.
Dans cette lecture, le Gabon reconnaissait la souveraineté équato-guinéenne sur certaines zones continentales, tandis que l’île de Mbanié revenait au Gabon. L’idée était de préserver la paix entre deux pays voisins.
Certains parlent d’un échange de souveraineté plutôt que d’une cession de territoire.
L’honorable Justine Judith Lekogo :
C’est effectivement la lecture défendue par le Gabon. Pour les autorités gabonaises de l’époque, il ne s’agissait pas de vendre un territoire ni d’en acquérir un autre. Il s’agissait d’un compromis politique destiné à préserver la stabilité régionale. C’est aussi cela, la diplomatie africaine : rechercher des solutions négociées lorsqu’un conflit menace la paix.
Que change le coup d’État de 1979 ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Le 3 août 1979, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo renverse son oncle Francisco Macías Nguema. Les raisons officielles de ce coup d’État sont connues et largement documentées. En parallèle, certains témoignages et certaines analyses soutiennent que la question de Mbanié aurait également été évoquée parmi les critiques adressées à Macías Nguema.
Ces éléments appartiennent au débat historique et doivent être présentés avec prudence.
Pourquoi la Convention de Bata n’a-t-elle finalement pas produit les effets attendus ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Parce qu’en droit international, un document doit pouvoir être produit et authentifié.
Or, l’original signé de la Convention de Bata n’a pas été retrouvé. Cette absence a considérablement fragilisé la position juridique du Gabon devant la Cour.
Peut-on dire que le droit international a finalement pris le dessus sur la diplomatie africaine ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Je dirais que chacun a joué son rôle. La Cour applique le droit. Les responsables politiques, eux, ont la responsabilité de préserver la paix. La décision de la Cour est une décision juridique. La réconciliation entre deux peuples, elle, relève de la diplomatie.
La décision de la Cour met-elle définitivement fin au différend ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Elle met fin au litige dont la Cour était saisie. Mais elle ne met pas fin à l’histoire. Les peuples gabonais et équato-guinéen continueront de vivre côte à côte. Ils devront continuer à coopérer. C’est pourquoi je pense que le dialogue restera toujours indispensable.
Justement, quel regard portez-vous sur l’implication de l’Union africaine ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Je considère que l’Union africaine a un rôle essentiel. Au-delà des décisions juridictionnelles, elle peut offrir un cadre politique de concertation et de médiation.
Lorsque des différends concernent deux États africains, il est souhaitable que les mécanismes africains de dialogue puissent accompagner la mise en œuvre des décisions de justice et favoriser des solutions durables.
Une médiation ne remet pas en cause une décision judiciaire ; elle permet d’éviter que celle-ci ne se transforme en source de tensions permanentes.
Selon vous, quelle devrait être la prochaine étape ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Je pense que le Gabon et la Guinée équatoriale gagneraient à reprendre l’esprit qui animait les discussions de 1974. Il ne s’agit pas de refaire le procès de l’histoire.
Il s’agit de construire l’avenir.
Les deux États peuvent poursuivre leurs échanges dans le respect de la décision de la Cour, tout en explorant, avec l’appui de l’Union africaine, des mécanismes de coopération, de confiance et de dialogue sur les questions qui demeurent sensibles.
Journaliste :
Madame l’Honorable, certains estiment que si la Cour internationale de Justice s’est exclusivement fondée sur la convention franco-espagnole de 1900, faute d’avoir pu reconnaître juridiquement la Convention de Bata de 1974, cela pose une autre question : ne faudrait-il pas également réexaminer, dans une perspective historique, l’ensemble des limites héritées de cette époque et non la seule question de Mbanié ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
C’est précisément l’une des interrogations que soulève cette affaire. La Cour internationale de Justice n’avait pas pour mission de refaire toute l’histoire des frontières entre le Gabon et la Guinée équatoriale. Elle devait répondre à une question juridique précise portant sur Mbanié, à partir des titres qui lui étaient soumis.
Cependant, sur le plan de l’analyse historique, certains considèrent que si l’on retient comme référence la convention de 1900, il est légitime de s’interroger sur l’évolution de l’ensemble des limites territoriales qui ont ensuite fait l’objet de discussions entre les deux États.
Selon la lecture défendue par le Gabon, les négociations engagées en 1974 entre le président Omar Bongo Ondimba et le président Francisco Macías Nguema répondaient précisément à cette réalité. Elles visaient, selon cette interprétation, à parvenir à un compromis politique permettant de consolider la stabilité de la jeune République de Guinée équatoriale, grâce à un réaménagement accepté par les deux chefs d’État.
Le problème est que la Cour n’a pas pu apprécier juridiquement cet accord, non pas parce qu’elle en aurait rejeté le principe, mais parce que l’original signé de la Convention de Bata n’a pas pu être produit. En droit international, l’absence d’un titre authentifié est déterminante.
C’est pourquoi la Cour est revenue au seul instrument juridique dont la validité n’était pas contestée : la convention de 1900.
À mes yeux, cela montre surtout qu’il existe parfois une différence entre la vérité juridique et la réalité politique. Le juge tranche sur la base des preuves dont il dispose. Les responsables politiques, eux, doivent regarder l’ensemble de l’histoire pour construire une paix durable.
C’est pourquoi je pense que le dialogue engagé en 1974 conserve une valeur politique et diplomatique. Sans remettre en cause l’autorité de la décision de la Cour, les deux États pourraient s’en inspirer pour poursuivre leurs discussions sous l’égide de l’Union africaine et rechercher des solutions qui renforcent la confiance mutuelle et la stabilité régionale.
Quel est votre message aux Gabonais et aux Équato-Guinéens ?
L’honorable Justine Judith Lekogo :
Je voudrais dire à nos deux peuples que l’histoire ne doit jamais devenir un prétexte à la division.
Nous partageons une géographie, des liens familiaux, des échanges économiques et un destin commun. Le droit a parlé. Il appartient désormais aux responsables politiques de faire parler la sagesse. Les frontières peuvent être fixées par les tribunaux. La paix, elle, ne se construit que par le dialogue, la confiance et le respect mutuel.
C’est cette conviction qui doit aujourd’hui guider le Gabon et la Guinée équatoriale.
Propos recueillis par JJL/MTM






